| Raconter
Chansons du deuxième étage relève de
la gageure : succession de tableaux statiques (un seul mouvement
de caméra sur 1h40!), dialogues minimalistes et décalés,
intrigue réduite à la portion congrue - j'en
vois déjà qui se défilent. Mais voilà,
ce film est un petit chef-d'uvre ! D'abord parce qu'il
impose avec une ma”trise confondante une règle
stylistique, et en tire des ressources infinies. Roy Anderson
est un génie du cadre, un peu à la manière
des primitifs du muet, au temps du théâtre filmé,
mais avec des relances expressives admirables d'originalité
et d'invention. Par ailleurs, le film se trouve paradoxalement
dynamisé par cette caméra statique. La dérision,
l'humour pessimiste et inquiet, la poésie très
kafkaïenne des scènes qu'il juxtapose s'en trouvent
étonnamment amplifiés. |
Le
monde absurde d'Anderson est le nôtre, mais la caméra
ne va pas à sa recherche : elle fonctionne un peu
comme une bonde dans laquelle notre univers quotidien vient
s'engouffrer. On n'y prend pas garde sur le moment, mais
dix minutes d'un plan fixe réglé au cordeau
suffisent à nous faire mesurer le volume de nos ridicules
cosmiques et de notre pathétique besoin de sens devant
un lendemain millénariste particulièrement
alarmant. Jamais lenteur n'aura été aussi
alerte, et jamais alerte ne s'est énoncée
aussi lentement. Courez-y donc!
Daniel Rocchia
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