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L'Agenda du 55e Festival - The Festival diary

Le Palmarès

Tous les Films - All the films


55e Festival de Cannes
du 15 au 26 mai 2002

 

 

 

 

 

Voir ou ne pas voir

Peut-être avait-il raison le « cinéfaste génial » de Hollywood ending de nous mettre en garde dès le début : faut-il vraiment regarder encore le monde, compte tenu de ce qu’il est ? Peut-être, à ne pas avoir fermé les yeux à temps, sommes-nous en train d’incuber une fièvre aphteuse ou un mal de l’orme. Mais voilà, le pouvoir des images ­ les meilleures comme les pires ­ continue de régner sur le monde : sur le thème, Olivier Assayas fait un inquiétant et implaccable état des lieux (Demonlover), tandis que Gaspard Noé exploite malhonnêtement le phénomène jusqu’à le dénuer d’intérêt (Irréversible).
Plus de quatre-vingt dix films, toutes sélections confondues, dont on peut tenter de dégager des axes principaux, une sorte de classement, totalement subjectif bien sûr, car, comme le souligne notre hypocondriaque préféré, on ne classe pas de la même façon à New York et à Los Angeles, on a tous un regard différent sur les images que nous livrent le monde. A ce sujet, la photographie qu’en fait Michael Moore en cet après 11 septembre parvient à les contenir toutes : son Bowling for Columbine s’interroge sur le nombre disproportionné de meurtres par armes à feu commis aux Etats-Unis, en particulier par rapport au Canada voisin, où rien ne se passe, ce que semble d’ailleurs déplorer, dans son trip personnel, l’ami Woody…
En Iran, faut-il voir la femme qui se libère (Ten) ou celle qui s’immole par le feu (Bemani) ? En Palestine, faut-il appréhender le poids des check points comme E.S. (Intervention divine) ou comme Rana (Rana’s wedding) ? En Argentine, où est la frontière entre flic (La Bonaerense) et voyou (El Oso rojo) ? Lorsqu’on est Kurde, comment peut-on survivre sur la frontière Iran/Irak (Les Chants du pays de ma mère) ? Par quoi vaut-il mieux se faire voler son enfance : une école coranique du Bangladesh (L’Oiseau d’argile) ou les rues de Rio (Cidado de Deus) ? La violence est-elle la seule échappatoire au Brésil (Madame Satâ) ? Ou bien faut-il lutter, s’engager pour une cause : celle des sans-papiers (Une pure coïncidence), celle de l’anti-mondialisation (Bella Ciao, Carlo Giuliani ragazzo).
Les stances et le talent en moins, avec tous ces questionnements, ne dirait-on pas du Corneille ?. A ceux-ci, on trouve quelquefois réponse dans l’histoire : celle du déplacement de populations et du génocide arménien (Ararat), celle, foisonnante, d’un pays aujourd’hui sinistré (Russian ark), celle qui installe dès 1948 la haine et la tragédie de l’incompréhension entre Juifs et Palestiniens (Kedma). L’histoire vraie, celle de Wladislaw Szpilman (Le Pianiste), improbable rescapé du gehtto de Varsovie et de l’Histoire la plus sombre que nous ayons eue à connaître.
D’autres destinées, réelles ou fictives, arborent déjà plus de légèreté dès lors que le choix y préside : Jang Seung Up, dit Ohwon, peint avec la rage d’exorciser sa condition miséreuse (Ivre de femmes et de peinture) ; Ernesto Picciafuoco, mécréant invétéré, subit le complot de l’église et de sa famille, décidées à béatifier sa mère
(L’ora di religione) ; Tôyo et Yoshiko abandonnent leur Japon natal pour se perdre au fin fond du Jura, Le Pays du chien qui chante, et peut-être avoir un enfant ; à Manchester, Tony Wilson invente le hard rock à ses risques et périls (24 Hour party people).
Les destins basculent aussi pour embrasser des univers plus réjouissants, le malheur des uns faisant le bonheur des autres : Morvern Callar connaît une gloire littéraire, et usurpée, grâce au suicide de son ami ; une étudiante top niveau fait connaissance avec les désordres de Jane, sa belle-mère (Laurel Canyon) ; après s’être fait tabassé, un homme intègre l’univers des exclus, avec à la clé une belle histoire d’amour (L’Homme sans passé). L’amour encore : fatal à Marie-Jo et ses deux amours, irrépressible entre Barry et Lean (Punch-drunk love), impatient pour Roon et Min (Blissfully Yours), déconseillé entre Shirley et Jimmy (Once upon a time in the Midlands), non consommé pour Camilia (Le Principe de l’incertitude).
Le drame et la douleur n’ont pourtant pas dit leur dernier mot : Liam évalue mal les conséquences de son amour pour sa mère (Sweet sixteen) ; Baygon convie ses amis au jeu dangereux du souvenir (De zéro à dix) ; Olivier est confronté au duel de la haine et du pardon (Le Fils) ; Jean-Marc ne parvient plus à maîtriser son incroyable, mais vrai, mensonge (L’Adversaire) ; Spider passe de l’enfance à la folie et à l’enfermement.
Et de fait, la solitude et l’isolement marquent leur territoire : celui de la pauvreté et de la lassitude de ces résidents d’une cité londonienne (All or nothing) ; celui de l’ennui et de la vacuité d’une petite ville où rien ne se passe (Bord de mer) ; celui de la liberté sans laquelle Grazia est incapable de vivre (Respiro) ; celui d’un cinéma X où le quotidien prend des allures sordides (La Chatte à deux têtes) ; celui de l’enceinte des murs d’une prison, brusquement brisée par l’arrivée d’une troupe de théâtre
(Tomorrow la Scala) ; celui d’un camp de rééducation, où les interdits deviennent rédempteurs (Balzac ou la petite tailleuse chinoise).
Si, entre fureur, renoncements et violences, il est une lueur d’apaisement, elle nous vient des aînés : de ceux qui aiment encore (Too young to die), de ce retraité qui renoue avec un certain équilibre (About Schmidt), de cette vieille mexicaine qui gomme la tendance suicidaire d’un homme (Japón), de cette super mamie du Lower East Side new yorkais qui, non sans mal, essaie de maintenir ses troupes dans le droit chemin (Long way home).
Régulièrement, ce Festival aura aussi posé la question de l’honnêteté intellectuelle ou celle de savoir si l’habit fait ou ne fait pas le moine. Il aura également jeté en vrac des objets, lieux, animaux, comportements récurrents : chaussettes, écoles coraniques, dentiers, check point de Ramallah, oiseaux, boîtes à chaussures, chiens, cinéma, roulette russe… Ceux qui étaient là devraient s’y retrouver.

Marie-Jo Astic