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L'Agenda du 57e Festival - The Festival diary l Le Palmarès l Tous les Films - All the films

57e Festival de Cannes
du 12 au 23 mai 2004

 

 

 

 

 

Drôles d’oiseaux

Joué et rejoué en ouverture institutionnelle de chaque film de la sélection officielle, le Carnaval des animaux fut plus que jamais de circonstance pour ce Festival 2004 majoritairement animalier, avec une mention spéciale décernée aux canards dans une ferme des célébrités très haut de gamme.

Il y eut aussi des rivières et des ricochets, des forêts et des grottes, des chorales et autres opus musicaux, des écrivains et des éditeurs, des réflexions poussées sur le temps et sur la mort.

« Etre ou ne pas être, c’est pareil »
Quoique… Monsieur Esfandiar, laveur de morts de son état, réfléchit sérieusement à son immortalité (Bitter dream) et, au cas où, met en scène sa propre mort. La mort, dont Nelly s’ingénie à mettre les rituels en pièces (A ce soir), obsession tout entière diffuse dans les eaux d’un fleuve qui n’atteint jamais la mer (The River’s end), ennemi qui guette au coin de la noirceur d’un bois (Hotel), invité inattendu (Calvaire).

« C’est les Dix petits nègres ou quoi ? »
La mort frappe aussi par vengeance : ourdie par Paul Vecchiali en personne sur les membres de l’Avance sur Recettes (A vot’ bon cœur), accommodée en plat qui se mange froid par la légitime de Michel Arc
(L’Après-midi de M. Andesmas), énigmatique et finalement si évidente (Old boy), évidente mais réversible (L’Odeur du sang), accomplie par des gestes qui dépassent la pensée (Meancreek), démonstratrice d’un pire qui reste à venir (Kill Bill vol. 2).

« Amédée ou comment s’en débarrasser »
Remplaçons Amédée par Abu Shukri et Ionesco par Tawfik Abu Wael : nous pouvons dès lors attribuer cette préoccupation récurrente à l’entière famille dudit Shukri et à sa soif de se libérer du père dont le joug devient insupportable (Atash). Guerre de l’eau, soif d’exister à part entière, mais aussi guerre des médias aux mains de flics et voyous (Breaking news), fatalité de l’histoire dont il faut s’affranchir pour qu’explosent ­ simplement mais ô combien bruyamment ­ envie de vivre et désir d’aimer (La Vie est un miracle). Amours, vengeances… les choses se compliquent lorsque l’arbitrage des dieux s’en mêle (Troie) ou encore d’inviolables codes de conduite
(House of flying daggers), mettant en scène des guerriers magnifiques sur lesquels plane l’inévitable spectre du sacrifice. Face à ceux qui en sont les acteurs, d’autres en sont les victimes, humbles, massacrées dans leur chair pour un type de guerre malheureusement universel (Oh uomo), irréductible aux leçons de l’histoire et sans cesse ranimé par la bêtise et la cupidité humaines (Fahrenheit 9/11)… Bush “dobel youî ou comment s’en débarrasser.

« C’est bon pour les affaires, malheureux pour les gens »
Les histoires d’argent sévissent en Suisse pour cause d’héritage incongru (Bienvenue en Suisse), piègent un malchanceux et l’enferment dans une inexorable solitude (Les conséquences de l’amour), conduisent un écrivain aux pires compromissions assassines (Je suis un assassin). L’avidité d’une bande de losers se heurte à la force inaltérable de l’honnêteté (The Ladykillers), celle d’un "winner" cède tout à la vanité d’une mère et casse le mythe d’un monstre sacré du cinéma (The Life and death of Peter Sellers).

« Si jamais tu échappes à ton passé, viens me retrouver »
Au message adressé par Loulou, éperdument amoureuse d’un M. Chow irrémédiablement enchaîné aux souvenirs d’un pays où rien ne change (2046), répondent les cris désespérés de Or et ses dernières forces pour arracher sa mère à la fatalité qui menace (Mon trésor), ceux qu’un enfant muet adresse à sa mère pour mettre fin à une fuite éperdue devant la réalité (Dear Frankie). Retour aux sources, résurgences d’une vie antérieure, toutes les tentations seront vaines face à l’amour authentique que voue Fiona à son ogre préféré (Shrek 2), démarche beaucoup moins évidente lorsqu’elle s’accomplit au Far Far East et que le couple laisse place à un trio
(La Femme est l’avenir de l’homme)… Encore plus délicate quand le triangle initial s’assortit de la puissance trois, multipliant les facettes d’une histoire d’amours qui n’en est qu’une (La Mauvaise éducation).

« Je suis une étrangère de partout »
Naïma et Zano, couple épatant, cavalent après leurs repères (Exils), Emily, ex-junkie privée de son fils, cavale après sa vie (Clean), la toute jeune "elle", alias Isilde Le Besco, cavale tout court et toute seule (A tout de suite). Road, sea, forrest, land movies… Sur la route de Ten et autres Goût de la cerise, Kiarostami pose en dix leçons les jalons de son cinéma différent (Ten on Ten). Sur celle des vins Nossiter pointe les chemins inexorables de la mondialisation (Mondovino). En forêt tropicale, Keng et Tong se traquent mutuellement et entrent dans la légende (Tropical malady). En prélude à un mythique parcours révolutionnaire, Ernesto Guevara, pratiquant le voyage pour le voyage, s’initie au rêve d’une fédération des états d’Amérique Latine (Carnets de voyage).

« J’ai joué le jeu, mais je n’en ai pas inventé les règles »
Hardi, lui aussi a cru en son temps aux lendemains qui chantent jusqu’à ce que l’âge et la vie l’entraînent tout naturellement vers d’autres directions (The Edukators). Cette jeunesse qui croit encore à un idéal, quel qu’il soit, a aujourd’hui tendance à abandonner ses prérogatives pour une passivité "TV-pizza" envahissante (Temporada de patos), tandis que des aînés plus nantis se laissent enfermer dans un pessimisme destructeur (Comme une image). Selon les continents, les drames sont affaire d’individualité : s’éveiller au désir sexuel (La Sainte fille), assumer une grossesse précoce (Brodeuses), guérir d’une maladie infamante (The Woodsman). Plus loin de chez nous, ils prennent l’ampleur de civilisations entières : l’écart béant entre pauvreté et richesse affiche sa dualité (Machuca) ou est abordé du seul côté de ceux qui n’ont d’autre choix que la survie au jour le jour, dont certains se sortiront plus (Schizo) ou moins (Woman of breakwater) bien…

Marie-Jo Astic