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L'Agenda du 58e Festival - The Festival diary l Le Palmarès l Tous les Films - All the films
L'équipe de CinémaS
58e Festival de Cannes
du 11 au 22 mai 2005

 

 

 

 

 

«Les gens ne sont pas noir ou blanc, ils changent, c’est tout »

La Palme d’or conforte l’un des thèmes récurrents de ce festival. L’enfant ­ celui que l’on recherche, que l’on regrette, que l’on vend, que l’on achète, que l’on séquestre, celui auquel on ne comprend rien, celui dont on veut récupérer l’estime à tout prix ­ partage cependant cette prééminence avec le couple. Lemming s’inscrit ainsi parfaitement en ouverture d’une série d’engrenages conjugaux apparemment bien huilés que viennent titiller des grains de sable de taille plus ou moins conséquente.

Il peut s’agir de l’existence d’une fille issue d’un premier mariage, situation on ne peut plus banale mais qui dans Sangre ne ménage pas son effet. Encore plus anodin : lorsqu’il décide de se raser La Moustache, Marc ne peut imaginer que son geste le fera sérieusement douter de sa santé mentale. Idem pour Frédérique et Caroline, heureux propriétaires d’une maison, hantée par un hôte clandestin qui joue à Cache-cache avec leurs nerfs. Le couple Anne/Georges aura quant à lui à affronter l’instant où se révèle le profond sentiment de culpabilité ­ pas forcément légitime ­ de Georges (Caché). Etat d’âme plutôt absent chez Chris qui fait ou défait les (ses) couples et joue sa vie sur l’hypothétique résultat d’un Match point. Le couple aussi, craintif d’une solitude annoncée, qui s’éveille à de nouveaux désirs (Peindre ou faire l’amour).

Du non dit, nous venons de passer au mensonge flagrant. Celui qui rompt la vie amoureuse de Max, et fait brutalement basculer L’Orizzonte degli eventi d’un univers à l’autre, se double d’une foncière malhonnêteté. Au couple succède le duo Larry/Vince, enfermé dans un secret qui mettra longtemps à révéler sa vérité (When the truth lies). Menteur ou plutôt faiseur d’histoires… Hank, Factotum ne sachant à peu près rien faire, avance à grands pas, mais sans jamais céder sur un idéal qui n’appartient qu’à lui, vers la clochardisation.

Un univers marginal qu’avec plus de violence expérimente au quotidien Bruno, père de L’Enfant. Dans la série des sales gosses, s’il peut sembler malsain d’établir un palmarès, la palme échoit toutefois sans conteste à Robert Carmichael et au déchaînement de violence que son Great ecstazy a bien du mal à justifier. Cette bête qui sommeille en chacun de nous, Mikael saura ­ au-delà des Douches froides imposées par la pauvreté ­ en faire une analyse intelligente sur une voie qui pourrait ressembler à un équilibre salvateur. Dans cette France des banlieues, Zim, Cheb et Yannick, alias Zim and co., tentent de ne pas franchir le pas qui ne demande qu’à les inclure dans l’exclusion. Quant à A stranger of mine, il nous conte façon puzzle (comme dirait Audiard) fort bien agencé, les marivaudages contemporains de jeunes Japonais, dont les destins se croisent pour mieux se construire. Les enfants sages, on les trouve bien sûr du côté des filles, Machi et ses deux copines, dont le passe-temps favori est d’inventer des histoires fantastiques, tandis que celle de La Forêt oubliée rattrape la réalité d’une petite ville de montagne.

La solitude prend des chemins multiples : celui de la peur d’une existence sans lendemain (Room), celui de l’enfermement dans des croyances religieuses dont Mathilde commence à douter, que Laura rejette, toutes deux sœurs résidentes et prisonnières de La Petite Jérusalem, celui du silence devant la maladie quand vient l’heure de décompter Le Temps qui reste. La désillusion attend Grace au tournant des écueils de la démocratie qu’elle tente d’instaurer à Manderlay, le remord rattrape le vieux cow-boy solitaire qui, dans sa dénégation de la vérité, mesure le ratage de sa vie (Don’t come knocking). Les lendemains d’une existence superficielle et vide, semée de Broken flowers, chantent aux oreilles du dragueur sur le retour. Trois solitudes s’unissent dans la Free zone à l’issue d’un road-movie au cœur du conflit israélo-palestinien. Mais il y a aussi les petites solitudes, les timides expérimentations du bonheur de Me and you and everyone you know, auxquelles un simple coup de foudre peut donner un sens.

D’amour fou il est aussi question dans L’Arc, idylle programmée mais impossible pour une petite fille élevée en vase clos à des fins pas forcément perverses. Promesses d’un amour qui ne pourront jamais s’accomplir dans la quête d’un enfant entreprise par Hélène dans le Nordeste argentin. Amour incontrôlé de William Keane, à la recherche désespérée de sa petite fille disparue. Amour obsessionnel et prêt à tout de Bruno pour la voix de Lisa, interceptée sur le réseau, matériau composant de sa musique électronique (Les Invisibles).

En même temps que le couple confronté à l’altérité, le mythe Jeckyll/Hyde ressurgit violemment dans
A history of violence, où le mal vient inexorablement faire son œuvre contre le bien. Le massacre passe également par une histoire de vengeance, intelligemment actée par un ange exterminateur texan, The King. Film d’horreur annoncé, Wolf creek, nous livre enfin son lot de cruauté, sur fond de désert australien et de pamphlet anti-touriste. Si j’aurais su…

Marie-Jo Astic