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L'Agenda du 59e Festival - The Festival diary l Le Palmarès l Tous les Films - All the films
L'équipe de CinémaS
59e Festival de Cannes
du 17 au 28 mai 2006

 

 

 

 

 

« Chacun devra chérir la vie qu'il n'a pas encore vécue »

Le vent qui a sévi plus fort qu’à l’accoutumée sur la Croisette pendant trois jours de ce Festival, a aussi secoué pas mal de films, à l’instar de la magnifique scène d’ouverture de Volver (au fait, qui de Kaurismäki ou d’Almodóvar a-t-il soufflé à l’autre l'idée de la belle romance de Carlos Gardel, que l'on retrouve au générique des Lumières du faubourg)? Le vent a aussi balayé du palmarès Il Caïmano, dont le jury trop international n’a su saisir les richesses, ni les subtilités du propos, pas plus qu'il n'a décelé les passions de son réalisateur.
Revenir sur cette sélection 2006, c’est avant tout évacuer le coup foireux de son ouverture. Exit donc l'imposture du DVC. Le meilleur était heureusement à venir. Un meilleur où la comédie brillait par son absence, tout en ménageant à l'humour de salutaires échappées, et faisant la part belle à la peinture d'un monde aux cieux chargés, hier comme aujourd'hui, de lourds nuages et à une humanité plus ou moins déglinguée, dont Southland tales ne donne pas la meilleure illustration.

Mal à l'âme
Dans la Chine de 1989, sur fond de révolte estudiantine, l'instabilité met en échec les expériences amoureuses de Yu Hong et ses amis, dont Summer palace porte les cicatrices. A l'autre bout du monde, dans une université américaine, la caméra de 2h37 prend en filature quelques étudiants, à travers leurs blessures les plus intimes. Fêlures, frustrations, introversions hantent l'univers des protagonistes de Selon Charlie, dirigés en maître par Nicole Garcia. Beaucoup plus démonstrative mais tout aussi fragile, Maguy fait de sa propriété de La Californie un ring où des comptes malsains se règlent au détriment de tous. Mais ce sont décidément les ados, anges exterminateurs ou exterminés, lolitas déterminées ou déterminantes, par lesquels les atmosphères chaudes, puis carrément pesantes s'installent  : Nina et Lizzy dans Meurtrières, Paul dans Pingpong, sans oublier deux Livia bien différentes, celle de Sommer 04 et celle de ça brûle.

Violence et galères
Au point où nous sommes, le pas de la violence a déjà été franchi, mais l'escalade ne va pas en rester là. Mia, du haut de ses cinq ans, en connaît déjà un sacré bout sur les choses de la vie, grâce aux soins de sa mère Princess Christina, et évolue comme un poisson dans l'eau dans un univers brutal dont son oncle tente de l'extraire. Dans ce monde, Vojtek et Sonia, jeunes protagonistes respectifs du Récupéré et de Transe, entrent l'un par quasi-nécessité, la seconde par fatalité, thèmes récurrents des actions situées dans les pays de l'Est. Retour sur la misère à l'état brut pour Aki Kaurismäki, dont les Lumières du faubourg ne rendront pas moins sombre l'horizon de Koskinen, l'homme sans prénom, l'homme cette fois sans avenir. Si en revanche les lendemains semblaient pouvoir sourire à Aggie et Peter, les bébêtes que ce dernier héberge dans sa chair ne l'entendent pas de cette oreille-là (Bug). Quant à Katrina, attisée par Le feu sous “sa” peau, c'est plutôt par affinités qu'elle se vautre avec un plaisir non dissimulé dans la violence. Et puisqu'à tous bourreaux, il faut une victime, Yakis joue le parfait “Schmurtz”, sur lequel déferlent inexorablement tous les coups de gueule et de lattes que l'humanité entière semble avoir envie d'administrer à son prochain, sans toujours oser le faire (Soul kicking).

Pour la cause
De tout temps, sous tous les cieux, sous prétexte de toutes les guerres, beaucoup n'ont pourtant jamais hésité à conduire leurs contemporains jusqu'au bout de l'horreur : la torture est ainsi pratiquée et infligée aux rebelles à l'ordre établi en Irlande (The Wind that shakes the barley), au Mexique (El Violin), en Espagne (El Labyrinto del fauno), en Argentine (Crónica de una fuga), ailleurs (Flandres). En Algérie, la torture sévira aussi, une vingtaine d'années après la Seconde Guerre mondiale, époque à laquelle se déroule Indigènes, soit l'engagement des Français des colonies d'Afrique pour défendre la mère patrie

Deuil
Si la guerre des Etats-Unis contre Al-Qaida n'est pas encore déclarée, les passagers du vol United 93en sont pourtant déjà les victimes en ce 11 septembre 2001, alors qu'en cachette ils tentent de faire leurs adieux à ceux qu'ils aiment. A Aceh, le deuil est solidement enraciné dans la terre indonésienne depuis le 26 décembre 2004, où le tsunami a tué par centaines de milliers, laissant les survivants totalement démunis (Serambi). La fiction reprend ses droits avec Babel, vaste fresque mettant en scène les peurs du monde et la difficulté des hommes à vivre avec les autres. A une bien plus petite échelle, mais avec tout autant de douleur, Candida et Ramon devront se résoudre à l'absence inéluctable de leur fils (Hamaca paraguaya). Malgré le sérieux du sujet, Pedro Almodóvar, avec Volver, nous rejoue les morts vivants sur un ton enlevé, épicé et savoureux, dont il a décidément le secret. Ton très personnel également, empreint de fausse légèreté, pour Dans Paris, où une famille s'est déconstruite après le décès de la petite sœur de dix-sept ans.

Trouver sa voie
Dans la série du propos intelligent, Les Amitiés maléfiques touche largement leur cible et déjouent certains petits jeux dangereux qui pourraient empêcher les plus brillants de toucher au but. Sous les ors de Versailles, la route de Marie-Antoinette est toute tracée, condamnée à vivre et se perdre dans la frivolité et l'insouciance. Entre flics et voyous, sur fond d'intense violence, se reconstruire ne sera pas une mince affaire pour HP, qui parvient au moins à se mettre en paix avec lui-même (Uro). Dans une facture très différente, L'Homme gênant tente d'échapper au monde apparemment parfait où il se trouve transplanté, séjour qui lui vaudra au passage quelques mémorables aventures. L'expérimentation de nouvelles voies cinématographiques n'est pas sans risques et François s'y brûlera les ailes (Les Anges exterminateurs). Tandis que Bruno, réalisateur de séries Z et électeur de droite, se trouve, pour ne pas sombrer totalement, obligé de tourner Il Caïmano, d'après un scénario qui s'avère être une charge contre Berlusconi. Côté chanson, la partition qu'interprète Alain est enregistrée depuis longtemps et rien, ni même sa rencontre avec Marion, ne l'en détournera (Quand j'étais chanteur). Puisque nous atteignons des sphères plus légères, il est temps de donner sa place à LA comédie du festival, Changement d'adresse, où de déménagements en marivaudages, David et Anne finissent par trouver l'amour tout simplement.

Marie-Jo Astic