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TOUS LES FILMS DE CANNES 2009

Les bonnes femmes

Si le dernier opus de Tsai Ming-liang figure comme le film le plus barré de ce Festival, c’est pourtant lui qui traduit de façon la plus explicite le propos qui va suivre, opposant le Visage radieux, serein et épanoui de trois pétroleuses – et trois géniales actrices : Jeanne Moreau, Fanny Ardant, Nathalie Baye – à celui d’un roi Hérode visiblement érodé, incarné par le non moins génial Jean-Pierre Léaud.

« Ah ! les bonnes femmes ! » C’est le pasteur Klaussner, sorte de Dr Frankenstein revisité par Michael Haneke, qui porte la bonne parole, dans le même temps qu’il prône le port du Ruban blanc. Plus que jamais, la femme – épouse, maîtresse, mère, sœur, fille, belle-fille… – constitue l’inépuisable matériau à partir duquel les cinéastes façonnent leurs œuvres et dont la sélection cannoise dresse un état révélateur, pratiquant le grand écart entre le romantisme du XIXe siècle ou l’amour fou de Fanny Brawne, Bright star du poète John Keats, et la folie castratrice – voire plus car affinités – d’une Antichrist, femme fatale au premier sens du terme, amazone qui offre à Charlotte Gainsbourg l’opportunité de placer très haut la barre de la performance d’actrice.

De quoi provoquer quelques envies de meurtres à des degrés très divers, qui vont de la haine paranoïaque pour le féminisme, armant le bras de l’exterminateur de l’école Polytechnique à Montréal, à la simple faute de goût qui ne laisse pas d’exacerber l’extrême lassitude de Georges Palet à tenter de contrôler les fantasques Herbes folles qui lui trottent dans la tête. De quoi générer aussi un terreau idéal où l’homosexualité n’a plus qu’à fleurir : gayment assumée outre-Atlantique (I love you Philip Morris), frappée d’anathème en Chine (Nuit d’ivresse printanière) ou au sein de la communauté ultra-orthodoxe de Jérusalem (Eyes wide open), tentée à titre expérimental (Humpday).

« Je ne dis pas que les femmes sont méchantes, je dis que les hommes sont cons. » a dit un certain. Et, misogynie à part, il est vrai que le mystère féminin pose question très tôt, à l’âge des Beaux gosses, collégiens en urgence de résoudre l’équation de leurs hormones. Cet âge succède à celui de l’enfance, qui cherche vainement à déchiffrer les codes d’adultes : un divorce et le monde de Yuki et Nina s’écroule, tandis que celui de Sage et Frey oscille entre une mère directive et un père, le Lenny de Go get some Rosemary, qui visiblement n’est pas près de sortir de sa propre enfance. Il précède celui des jeunes adultes qui jaugent et jugent leurs aînés, avant d’arriver à s’en libérer : tout en révolte pour Mia dans Fish Tank, tout en tendresse et en compassion pour Gunther héréditairement ancré dans La Merditude des choses.

Là et ailleurs, très souvent l’exutoire de l’écriture s’impose pour en sortir. Il peut même focaliser l’ultime chance d’émerger de l’enfer auquel Precious est condamnée depuis toujours. Pour décrypter les destinées chaotiques de Tetro (par lequel Coppola nous gratifie d’un des plus beaux crashs, nombreux au cours de cette édition, de l’histoire du cinéma) ou de Jeanne (Ne te retourne pas), écrire répond plus radicalement à une question de survie. Remonter le temps pour exorciser des Étreintes brisées, réécrire le scénario de drame en comédie, permet enfin à Harry Caine/Mateo Blanco de sublimer le conte de la fée Penélope en déchirant la fin du livre. À contrario, Grégoire Canvel (Le Père de mes enfants) succombe à l’échec présumé d’une vie dont il ne reste plus à sa fille qu’à écrire la réussite avérée.

Serait-il donc impossible de vivre debout ? Looking for Eric sans trêve, Eric tente d’échapper à un passé foireux doublé d’un quotidien à risque par le biais de l’onirisme et partant d’apparitions d’un Cantona en pleine forme et toujours prêt à donner un coup de main à son homonyme. Laissés pour compte d’une Lost persons area, Bettina, Marcus, Szabolcs et la petite Tessa déclinent la solitude et la dignité à tous les cas dans une atmosphère qui tend à confirmer que chez ces gens-là, soit les Belges, l’antinomie est de taille entre la béquille flamande et la béquille wallonne (cf. Rumba). En ce Mal día para pescar, tout un village d’Amérique latine mise sur la mort programmée d’un ancien titan du catch qui n’a pourtant pas pour habitude de se coucher devant l’adversaire. Dans l’univers dépersonnalisé d’une zone industrielle française, toute une économie aux abois s’engouffre dans la faille d’un bâtisseur d’espoir, à l’origine dénué de tout fondement. À l’autre bout de la Méditerranée, au fil de soixante ans d’un conflit israélo-palestinien dont l’issue est loin d’être annoncée, Le Temps qu’il reste à vivre a un goût amer pour l’étranger en son pays qu’est devenu Elia Suleiman. Voilà qui a décidé Mouna à emmener Fadi loin de la Palestine et rejoindre sa sœur déjà installée en Amreeka, laquelle vient de déclarer la guerre au “terrorisme arabe”. Même obsession pour Ashkan et Negar dans On ne sait rien des chats persans qui rêvent de quitter la scène de Téhéran pour vivre ailleurs leur musique en toute liberté (à noter les très belles partitions musicales qui ont accompagné ce Festival). Partir est ainsi un thème récurent affiché avec bonheur dès l’ouverture de la sélection. Partir, s’envoler Là-haut, au paradis projeté par Ellie puis accompli par Carl. Ou, grâce à L’Imaginarium du Dr Parnassus, passer de l’autre côté du miroir à la découverte d’un monde fantastique.

Le quotidien n’est en effet pas forcément le meilleur allié pour parvenir à faire quelque chose de bien d’une vie et de ses aléas qui vous sont imposés sans bénéfice d’inventaire. Le destin de Ryu, qui dessine pour David la Carte des sons de Tokyo, est fatalement écrit dans le sang. Autre fatalité, celle du syndrome carcéral qui ne laisse aucun choix à Malik, nouveau Prophète contraint à opérer sa mutation de la petite délinquance à l’extrême violence. Pour Daniel et Ana, victimes d’inceste forcé entre frère et sœur, le premier n’a d’autre thérapie que de devenir bourreau à son tour. Autre fratrie, autres mœurs, autre trip planant sur Tokyo, le rendez-vous d’Oscar avec la mort ne laissera aucune chance à Tina de remonter du fond du gouffre (Enter the void). Autre environnement encore, les us et coutumes professionnels actuels transforment les petits veinards nantis d’un emploi, et bien qu’il n’y ait jamais Rien de personnel contre eux, en protagonistes du temps des loups.

On y revient donc en force avec les Inglorious basterds de Tarentino ou la vengeance d’une blonde en pleine sauvagerie nazie. Et encore, et toujours, sous le feu des triades hongkongaises, quand œil pour œil dent pour dent, Johnny joue la star pour Johnnie (Vengeance). Ainsi, des chrétiens primitifs d’Agora aux enfants soldats de L’Armée du silence, du IVe au XXIe siècle, il s’avère que la barbarie a fait, fait et fera la peau à la civilisation. « Il est plus facile de haïr que d’aimer » constate Philippe Val, fatigué de vaines querelles. C’est vrai, mais comme pour rappeler que chaque règle a son exception, La Pivellina nous vient avec sa montagne de tendresse qui entoure Asia, petite bonne femme et super actrice de deux ans, à peu près…

 

Marie-Jo Astic

 

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