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TOUS LES FILMS DE CANNES 2010

Festival de Cannes semaine de la critique

 

« L’ESPÉRANCE N’INTÉRESSE PAS LES JOURNALISTES », par Marie-Jo Astic (24/05/2010)

Cette réplique énoncée par l’un des moines trappistes du monastère de Tibhirine ne pouvait que donner lieu à réactions en séance de presse (Des hommes et des dieux, Xavier Beauvois). L’« opinion » peut également « s’émouvoir » davantage pour les bourreaux que pour les victimes, à l’instar de l’hypermédiatisé Carlos, désormais immortalisé au cinéma par Olivier Assayas.

Certes moins radicale que les gros calibres du point de vue des effets, la barbarie du bruit, arme contemporaine d’exaspération massive, est largement dénoncée par nombre de films, avec en tête le jubilatoire Sound of noise d’Ola Simonsson et Johannes Sjärne Nilsson.

On peut baisser le son ?

Alter ego du terrorisme, les guerres traversent l’Histoire et déversent leur fureur sur les hommes : entre France et Perfide Albion avec Robin Hood, où Ridley Scott culmine dans le spectaculaire via un fracassant débarquement des troupes de Philippe II sur « Dover Beach » ; entre papistes et huguenots dans la France de Charles IX, celle de La Princesse de Montpensier de Bertrand Tavernier ; entre Allemands et Russes lors de la Seconde Guerre mondiale et l’exode du général Kotov vu par Nikita Mikhalkov (Soleil trompeur 2) ; à Sétif, puis à Paris, où les Hors la loi du FLN ancrent les prémisses du combat pour l’indépendance de leur pays ; entre les mensonges de l’administration Bush et le couple Plame/Wilson, protagonistes malheureux de Fair game, déclencheur de la seconde guerre d’Irak.

Ceux qui restent

La même guerre d’Irak emporte Frankie sur la Route Irish (Ken Loach), laissant Fergus face à sa désespérance. À la mort qui frappe un proche, Claudio répond par la quête de l’argent (La Nostra Vita, Daniele Luchetti), Lily prend le parti de vivre (Pieds nus sur les limaces, Fabienne Berthaud), Noémie celui de grandir (Des filles en noir, Jean-Paul Civeyrac), Prudence de faire mentir son prénom (Belle épine, Rebecca Zlotowski). Après une si longue absence, Lin se met en quête de découvrir qui était son fils (Chongqing blues, Wang Xiaoshuai), tandis que Rudi accomplit la démarche inverse à la recherche de ses origines (Un garçon fragile, Kornél Mundruczó), et que la grand-mère de Xiang En l’aide à lever le secret sur le passé de son père (Sandcastle, Boo Junfeng). Avant que la vie ne reprenne ses droits, L’Arbre (Julie Bertucelli) aide Dawn et ses enfants à tourner la page.

No reason

Ainsi, tandis que les morts prennent la parole, réincarnation et illusion trouvent leur point d’orgue avec tendresse chez Apichatpong Weerasethakul (Oncle Boonmee celui qui se souvient de ses vies antérieures), avec merveilleux chez Manoel de Oliveira (L’étrange Affaire Angélica), avec humour chez Woody Allen (You will meet a tall dark stranger), avec hermétisme chez Lodge Kerrigan (Rebecca H.). Ainsi par delà le fleuve les mots d’Agnès répondent à ceux de Mija, formidable grand-mère dans Poetry (Lee Chang-Dong). Et Anna troque Un poison violent (Katell Quillévéré) contre son libre arbitre sur les paroles d’une petite chanson léguée par son non moins formidable grand-père. Le père d’Anna émarge au registre des maris trompeurs, au grand questionnement de leur moitié qui en cherchent la raison : Adriana dans Mardi après Noël (Radu Muntean) ; pour ce qui concerne Beth, Stephen Frears donne la réponse dans le titre : Tamara Drewe.

Le prénom des gens

Via Tamara, Gemma Arterton fut l’une des grandes figures féminines du Festival, aux côtés de Bahia / Sara Forestier (Le Nom des gens, Michel Leclerc), de Mary / Lesley Manville (Another year, Mike Leigh), de Babou / Isabelle Huppert (Copacabana, Marc Fitoussi). En collectif, elles s’appellent Mimi Le Meaux, Kitten On The Keys, Dirty Martini, Julie Atlas Muz, Evie Lovelle et font partie de la Tournée burlesque de Mathieu Amalric. En clandestinité, Tania / Anne Coesens se réduit au numéro Illégal 9648. En candidate à l’émigration, Ping Ping (The Tiger Factory, Woo Ming Jin) acquiert le statut de ventre voué à la procréation. Les sans-papiers hantent également Uxbal dans la Barcelone sordide du mal nommé Biutiful (Alejandro González Iñarritu). Quant à Marita (La Mirada invisible, Diego Lerman), elle est l’œil des Julio et des Prosper qui feront l’Argentine de demain.

Money

Toujours en Argentine, Sosa fait son business de la mort des autres (Carancho, Pablo Trapero). À l’échelle d’un pays, Draquila (Sabrina Guzzanti) confirme les appétits financiers du vautour Berlusconi. Et de Cleveland contre Wall Street (Jean-Stéphane Bron) à Inside Job (Charles Fergusson), en passant forcément par Wall Street l’argent ne dort jamais (Oliver Stone), trois films auscultent les mécanismes de destruction des économies capitalistes.

Tout va bien se passer

Au registre des obsessions, Jacob (Tout va bien se passer, Christoffer Boe) complote avec frénésie sa propre déconstruction, un pneu dénommé Robert (Rubber, Quentin Dupieux) joue les serial killers en Californie, les Stones s’offrent un trip de six mois sur nos rivages (Stones in exile, Stephen Kijak), Francis et Marie font une fixette sur Nicolas (Les Amours imaginaires, Xavier Dolan), Smith s’envoie en l’air à Thor et à travers (Kaboom, Gregg Araki).

Au casting de ce Festival, c’est la Camarde qui tient le rôle principal, ce sont les grands-parents qui interprètent les bouées de secours, les odeurs qui relient les disparus aux vivants, les fantômes qui mènent le bal, les bruits qui jouent les intrus, la faune et la flore qui s’arrogent les meilleurs seconds rôles, avec toujours et obstinément le diable, qui au plat pays et ailleurs, n’a pas dit son dernier mot (Petit bébé Jésus de Flandr, Gust Van den Berghe). Et ce sont les réalisateurs qui ont pris le parti d’instiller la transparence dans leur propos et de transcender la gravité par la légèreté qui l’ont emporté.

Marie-Jo Astic