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TOUS LES FILMS DE CANNES 2011

Festival de Cannes semaine de la critique

 

DIEU EST MORT..., par Marie-Jo Astic (25/05/2011)

Au cas où certains en douteraient encore, tel fut l’axiome de ce 64e Festival de Cannes, mâtiné quand même de quelques exceptions, manières de contes de fées revisités par Woody Allen et son étourdissant Midnight in Paris, par Pablo Giorgelli à l’aune des regards et sourires du tendre trio des Acacias, par Michel Hazanavicius tendant inexorablement le micro à The Artist, par Fiona Gordon et Dominique Abel, inénarrable tendem de la production Courage mon amour.

et l’Homme, de la naissance à la mort, en a fait son deuil

D’abord… d’abord il y a les bébés. Excepté celui de Fiona, ci-dessus mentionnée, qui se sort parfaitement indemne d’une chute intrinsèquement fatale, n’est pas bébé de Fée qui veut et le miracle est rare. Un bébé, cela peut être violemment secoué, prémices à de futurs sévices sexuels et autres turbulences (Polisse) ; sa mise au monde peut représenter pour une mère le dernier acte pré-mortem (One upon a time in Anatolia), ou encore un leurre face au futur sans horizon de 17 filles ; lorsque la maladie vient accompagner la toute petite enfance, elle prend l’allure d’une croisade pour les jeunes parents (La Guerre est déclarée) désemparés devant l’interrogation du « pourquoi nous ? » : « On était heureux avant » confesse Juliette. « Maman était heureuse avant. » semble répondre Eva en écho et en direction de son fils (We need to talk about Kevin), monstrueux de haine depuis sa naissance, dont la croissance édifie jour après jour le contexte propre à détruire la vie de sa mère.

Et puis il y a les enfants dont les parents ont fait des rebelles : Jack étouffé par le vain autoritarisme paternel (The Tree of life), Cyril en détresse extrême face à la démission de son père (Le Gamin au vélo), Zak et Seth, deux des trois Géants, livrés à eux mêmes après l’abandon de leur mère. Pour ceux-là, comme pour le gamin de Liège, la vie s’est chargée de mettre une carapace sur leurs peurs. Entre les mains de Michael, Wolfgang s’enveloppe d’impassibilité…

Et puis, il y a leurs aînés : tout en rage, en état de survie, seule contre tous, Sur la planche, Badia n’a peur de rien. Calme, volontariste au vrai sens du terme, belle de jour, Sleeping beauty, Lucy est candidate à toutes les expériences lucratives. La fille de Hors Satan tue le père par errance interposée pour chasser ses démons. Les ados succombent aussi à d’autre rituels : sur fond de love story, Restless, Annabel et Enoch apprivoisent la mort qui guette. L’amour s’avère moins aimable pour Veli dans l’ombre de Luca, son Loverboy. En ville, la vacuité de la vie provinciale attire Iris dans les bras de Jean et de promesses parisiennes. Dans les Vosges, la province prend des airs d’enfer, au centre duquel Jean fait éclater La Fin du silence. Dans le nord de la France, c’est au contraire le mutisme que Jeanne captive oppose à ses geôliers anglais. À Oslo, 31 août, la mort attend également Anders, seule échappatoire au sens interdit de sa vie.

Et puis, il y a les autres. Les femmes et leurs chansons : entre Paris, Prague et Londres, les destinées alternées d’une mère, Madeleine, et de sa fille, Vera, croisées avec leurs Bien-aimés, séparées par les générations. Les femmes et leurs lumières : dans l’Atlas marocain, la bataille des porteuses d’eau de La Source. Les femmes et leurs pénombres : à L’Apollonide, dans le Paris de Woody Allen vu sous un autre angle, l’enfermement de Samira, Clothilde, Julie, Léa, Madeleine, Pauline…

Entre la femme Vera et l’homme Vicente, il y a l’œuvre du Dr Robert Ledgard (La Piel que habito), diabolique au point d’évincer Padro Almodóvar d’un palmarès où il méritait de figurer. De cascadeur en convoyeur pressé, la métamorphose est aussi l’affaire de l’homme aux bolides de Drive. Une fois arrivé sur The Island, Daneel semble un autre homme aux yeux de la belle Sophie. Et Arnaud, alias Cui-cui, qui s’est mis lui-même au pied du mur du mariage se dit : « Pourquoi tu pleures ? »

L’âge mûr est celui de la politique : de celle que l’on ne connaît que trop pour ce qui concerne La Conquête de la fonction suprême de président de la République et des petitesses qu’elle engendre. De celle dont on aimerait bien tâter, qui nous garderait frais et légers, qui nous ferait forcément aimer notre Pater président, puisqu’il est le génial Alain Cavalier, et son Premier ministre, puisqu’il est le non moins génial Vincent Lindon, qui ouvrirait enfin un débat excitant : « Si c’est un film, c’est que c’est vrai… ». Ce à quoi, politique malgré lui, le cinéaste Jafar Panahi répond : « Ceci n’est pas un film… », à tort, puisque l’iniquité du régime iranien reste une cruelle réalité. Quand les « petits films » éclipsent les grands…

En avançant encore un peu plus dans le temps, vient celui de la désillusion pour les anciens winners : Walter qui somatise la vacuité de son existence et se voit atteint d’un Complexe du castor très développé. Cheyenne, ex-star de la pop, qui est resté figé dans l’époque où This must be the place faisait exploser tous les hit-parades. Au-delà des grosses déprimes, le désespoir mène droit au sacrifice le samouraï Hanshiro, suivant ainsi les traces que Motome a empruntées quelque temps avant lui sur le chemin de la dignité (Ichimei).

Et puis, il y a les vieux : ceux qui vibrent encore d’un très bel humanisme, comme le Marcel du merveilleux Havre de Kaurismäki ; ou encore l’aspirant pape Melville, terrassé par un incontrôlable déni de pouvoir et saisi en plein vertige par Nanni Moretti (Habemus papam). Deux grands oubliés de ce palmarès. Et aussi les tellement vieux qu’ils en sont morts, tels les patients de Maryam, préposée au rite de la fin de vie et du Code bleu.

Et puis… et puis, il y a la fin du monde : elle menace à chaque instant, elle arrive comme une tornade, sans jamais quitter la tête tourmentée de Curtis (Take shelter) ; elle avance, recule, puis culmine, sous les yeux de Justine et Claire, en un apocalyptique télescopage de la Terre et de Melancholia.

Si Dieu est mort, le diable est de tous les plans d’un Festival 2011 dont la couleur reste le rouge indélébile : bains de purée de tomates, baptêmes par le sang, habits qui font les cardinaux, lanterne et velours des salons de plaisir, lèvres écarlates, escarpins sautillant sur le pavé, petite étoile grandissante encore et encore dans l’univers.

Marie-Jo Astic