Les Chansons que mes frères m'ont apprises
Songs my brothers taugh me
de Chloé Zhao
Quinzaine des Réalisateurs


Sortie en salle : 9 septembre 2015




Johnny s'en va-t-en ville

Pour son premier long métrage, la réalisatrice chinoise Chloé Zhao a choisi de s'intéresser à la condition des « native Americans », que nous appelons communément les Indiens. La préparation et le tournage de son film ont duré quatre ans, le temps que la cinéaste s'imprègne du mode de vie des habitants d'une réserve. Ni objet de cinéma-vérité, ni documentaire, l'œuvre est une fiction inspirée, comme on dit, de faits réels, la force de la dramaturgie reposant sur des interprètes non professionnels qui jouent presque leurs propres rôles. C'est le cas de la figure centrale du récit, Johnny (John Reddy), un jeune homme de vingt ans qui vient de terminer ses études et souhaite abandonner la réserve de Pine Ridge, afin de chercher un emploi lui permettant de vivre avec sa petite amie admise dans un campus de Los Angeles. Mais le père de Johnny meurt accidentellement, laissant seules une veuve désargentée et Jashaun (Jashaun St. John), la petite sœur de Johnny, dont il est très proche. À un moment crucial de son existence, Johnny est en proie au doute. C'est qu'il est partagé entre le souci d'une émancipation apte à le détacher d'une vie aliénante et le lien affectif qui le soude à sa communauté. Celle-ci n'est pourtant pas de tout repos, des visites à un grand frère en prison aux différends avec une bande de dealers lui reprochant d'empiéter sur le territoire de leur trafic d'alcool.

Les Chansons que mes frères m'ont apprises, en dépit d'un souci de réalisme, ne se limite pas à une description naturaliste, et encore moins misérabiliste, de la condition des Amérindiens. L'échec scolaire, le chômage, l'alcoolisme, la violence et autres fléaux sociaux ne sont pas non plus le prétexte à un cinéma explicite de dénonciation, même s'il est clair que Chloé Zhao manifeste une vision humaniste à l'égard de ses personnages et de la culture indienne. Cette dernière n'est donc dépeinte ni dans la veine contestataire de Little Big Man ou Soldat bleu, les premiers westerns ayant montré le génocide des Indiens, ni sur le ton coup de poing du cinéma social des Dardenne ou de Loach, pour ne citer que les meilleurs du genre. Chloé Zhao préfère le minimalisme émotionnel avec la simplicité d'un scénario elliptique combiné à une épure dans la mise en scène (absence de musique). De belles échappées poétiques donnent de la distance à des éléments de narration oppressants. On songe alors au cinéma de Malick ou aux Bêtes du Sud Sauvage de Ben Zeitlin. Cette impression est renforcée par l'usage harmonieux des grands espaces, cadrés en large par une belle photo solaire et lumineuse signée Joshua James Richards. Même si certains resteront extérieurs à un objet filmique qui peut paraître froid et poseur, dans la lignée du film d'école, Les Chansons que mes frères m'ont apprises révèle une authentique personnalité de cinéma.

Gérard Crespo

 



 

 


1h34 - États-Unis - Scénario : Chloé ZHAO - Interprétation : John REDDY, Jashaun St. JOHN, Irene BEDARD, Taysha FULLER, Eleonore HENDRICKS.

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